Oumar Bâ, taxi-touriste à Saly : l’éternel insoumis

Oumar 1A quarante-quatre ans, ce chauffeur doublé d’un guide touristique a déjà tout découvert. Plus rien ne trouve admiration à ses yeux blasés. Sa tendre jeunesse est une suite ininterrompue d’épreuves qui l’ont aguerri. Aujourd’hui, Oumar a le sentiment d’avoir tout connu au point que ses jours présents transpirent le remake d’une vie déjà vécue.  Cela a certainement à voir avec son caractère singulier. Refusant en effet la soumission incarnée à ses yeux par l’école, le jeune homme décidait alors de s’abandonner à son rêve : le volant. Le symbole est manifeste : être le seul maître à bord de son destin. Voyage dans l’univers d’un homme dont toute la trame de l’histoire tient à ceci : le souci de rester soi-même.

L’histoire d’Oumar Bâ est indissociable de celle de la Petite Côte où il a vu le jour un certain 6 Juin de l’année 1969. Certainement, elle ne serait pas la même s’il était né ailleurs. Dans cette partie de Mbour, les jeunes ont la réputation d’être débrouillards, aidés en cela par les petits métiers qu’offre le tourisme : rabatteur, guide, conducteur de calèche, chauffeur de taxi, artiste, etc. Oumar a presque été tout cela à la fois avant de se spécialiser finalement dans le domaine du taxi-tourisme. Il y excelle, manifestement. La nature semble avoir tout prévu pour l’y conforter.

De teint noir, une taille d’un mètre quatre-vingt-treize, il ne manque pas d’allégresse en dépit des timides rides qui se dessinent sur son visage et qui le donnent plus âgé qu’il n’est en vérité. Ses dreadlocks laissent entrevoir son côté rebelle, un trait de caractère qui ne le déserte jamais. Il se plait d’ailleurs à évoquer ses altercations au sujet de sa couleur, notamment lorsqu’il a été éconduit par l’ambassade alors qu’il voulait se rendre en France. Ce jour-là, raconte le taxi-touriste, il s’est mis dans tous ses états en disant à cette représentation étrangère qu’elle se moque de lui parce que tout simplement il est noir.

Son activité consiste à conduire les touristes en dehors du département de Mbour, vers des destinations aussi éloignées que Dakar, Saint-Louis, Kaolack, Thiès pour un tarif de 5000 F, au minimum. Mais il n’a jamais su que le destin pouvait le porter aussi loin de son imagination. Dans l’effervescence de la fin des années 1990, ce quadragénaire fait la rencontre d’une touriste française qui devient d’emblée son amie. Mais, à force de fréquentation, Vanessa finit par éprouver de l’amour pour son guide touristique. Oumar plie et rompt même. A la suite de deux ans de vie commune, le Mbourois demande la Lilloise en mariage, chose qu’il obtient en 2001. La seconde est plus âgée du premier de deux ans. Dans l’esprit d’Oumar, cela n’est pas naturellement une gêne. Le taxi-touriste a une conception quelque peu inhabituelle de la vie en société : ses histoires ne regardent que lui. Philosophie qui l’a inspiré à convoler avec la Française dans une société, dit-il, où ne pas se marier avec une de ses semblables est moralement réprimée.

Mais l’originalité audacieuse du Mbourois excède cet exploit. En 2001, Vanessa lui fait comprendre que ses parents, en âge avancé, ne peuvent plus risquer un voyage à l’étranger. Elle invite son mari à aller séjourner en France pour quelque temps, manière de faire connaissance avec les siens. C’est alors que le guide touristique, le batteur de tam-tam, le guitariste, le danseur, l’artiste, le chauffeur-tout un cumul de statuts confondus en lui- débarque en France, sa femme sous le bras. Mais les relations avec ses beaux-parents se sont vite distendues. Oumar jure en avoir eu la prémonition dès qu’il avait débarqué à Lille.

Pour ne pas dépendre des parents de son épouse, une « arrogante bourgeoisie », « condescendante » et « raciste », à l’en croire, il continue d’exercer son métier de chauffeur en même temps que quelque travail de journalier dans des domaines aussi divers que le portage, la maçonnerie etc. Le Mbourois refuse de se plier aux principes de sa belle famille qui veut être obéie en dépit du fait qu’Oumar vivait à part avec sa femme. Un beau jour, revenu du Sénégal, il trouve une plainte contre lui qui l’attendait sur sa table : abandon de domicile conjugal. Il n’en croyait pas ses yeux. Et ce, d’autant plus que c’est sa belle famille qui l’avait accompagné jusqu’à l’aéroport lorsqu’il partait en vacances. Il s’en est suivi un long feuilleton judiciaire au cours duquel le quadragénaire a asséné aux parents de son épouse qu’ils veulent se séparer de lui juste parce qu’il est un noir et donc, il ne connait rien des arcanes de la justice. Et la réaction de son épouse ? Sans voix. Vanessa tentait de ménager la chèvre (sa famille) et le chou (son mari). Elle ne voulait prendre le moindre parti, de peur d’être vexante. Insoluble dilemme que celui-là.

Elle finit toutefois par céder sous la menace de ses parents et a exigé le divorce. Déçu, décontenancé, Oumar Bâ finit par claquer la porte un beau matin, sans en avoir prévenu sa femme, prend la direction de Mbour. Aujourd’hui, il a repris son travail de guide et de taxi-touriste à Saly. Il se donne petit à petit une nouvelle vie qu’il partage avec sa copine espagnole. Quelque fois, un courriel en provenance de son épouse française –parce que, dit-il, il n’a jamais divorcé d’avec elle- lui parvient. Mais il répond toujours que si Vanessa veut ses papiers –permis de conduire, certificat de mariage etc.-, elle n’a qu’à venir au Sénégal, l’endroit même où leur union a été scellée. A Jamais ? Comme quoi, toutes les histoires d’amour ne sont pas toujours des happy-end.

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Ousmane Gueye
Journaliste, blogueur, passionné de TIC et de sciences politiques

2 thoughts on “Oumar Bâ, taxi-touriste à Saly : l’éternel insoumis

  1. Les histoires d’amour finissent toujours mal, pour appuyer ta chute. Mais revenons vite dans le texte. Au début, j’éprouve le même plaisir d’habitude de te lire, mais une fois arrivé dans la courbe du racisme, j’ai les cheveux qui grandissent d’un coup.
    En effet, je ne vais pas me perdre le temps, de me demander pourquoi un noir et une blanche ne peuvent pas s’unir dans le lien du mariage, cependant, je trouve très sale, cette situation qui est encore d’actualité, malgré que le monde évolue. Que les Blancs aillent au paradis, et nous autres les Noirs, en enfer.
    Par ailleurs, j’avoue toute mon admiration pour Oumar Bâ. Qu’il continue encore à se battre, pour gagner sa vie dans l’honneur et la dignité. Merci Ousmane pour le partage.

    1. Bonjour Osman. Je suis très ravi après lecture de ton commentaire que je partage absolument. Je puis t’assurer que le Oumar Bâ que j’ai rencontré est très ancré dans ses convictions et jure ne jamais tronquer sa dignité contre une hypothétique situation matérielle. Revenu de loin, son jugement s’éclaire d’une conscience nouvelle que les choses ne sont jamais comme elles sont données à être vues.

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