L’incroyable histoire d’Abdoulaye Gueye

Composition&Lorsqu’il partait à la conquête du destin, Abdel était encore très jeune. Après plusieurs années passées dans le commerce – mais, il a d’abord employé ses forces dans les travaux champêtres-, cet étonnant aventurier se rendit compte que l’horizon se fermait de plus en plus à lui. C’est alors qu’il décida, en 1998, avec l’impérieuse furie de réussir, de prendre congé de son Gandiol natal vers une destination ….

Un soir, raconte Maty Sow,  une femme avec qui il partageait la même demeure à Dakar, Abdoulaye Gueye lui montra des chaussures, de grosses chaussures qu’il venait d’acheter. Il fit savoir à la maman qu’il allait à la recherche d’un emploi. Ce soir-là, le jeune homme prit décida de passer la nuit loin de chez Maty pour que le moindre propos ne vînt contrarier son obstination à partir. Indécis, celui-là ? Allons donc ! Ce jeune homme, issu de l’ethnie peule, en dépit de son nom qui le rattache davantage aux Wolofs, décida de partir sur un coup de colère. Colère d’abord de voir son destin figé alors qu’il le voulait en marche. Colère ensuite de voir le quotidien de ses camarades dicté par la loi de la répétition alors qu’il était assoiffé de nouveauté. Colère enfin d’améliorer le niveau de vie de ses parents puisqu’il est l’aîné. Et pour partir,  il avait arraché l’accord de ces derniers, qui après de nombreux  refus cédèrent à leur fils.

 L’infini des déserts – dans toute l’acception du terme – s’ouvrait alors à lui. Première escale : la Mauritanie. Nouadhibou l’accueillit pour sept mois. C’est à partir de là qu’il voulait se rendre en Espagne, mais impossible. Abdel plia, mais ne rompit jamais. Un bon de côté : il se retrouva à Rousso Sénégal. Pendant tout son séjour en Mauritanie, il ne put appeler ses parents, à Gandiol, sans nouvelles depuis le jour où il les avait quittés. Le téléphone n’était pas aussi accessible qu’aujourd’hui. Une idée se fit jour dans l’esprit de celui qu’on surnommait Mor Yombelé (celui qui vend à moindre prix, allusion à son métier de boutiquier) : emprunter le chemin escarpé de la Libye pour le royaume d’Espagne. Sa trajectoire : Rousso Sénégal, Mali, Burkina Faso, Niger, Libye, Algérie. Un chemin qui lui prit deux ans au total puisque ses escales pouvaient s’étendre sur plusieurs mois.

En Libye par exemple, Abdoulaye Gueye a séjourné pendant six mois en qualité de gardien d’une maison cossue. Sans salaire fixe, il était payé au gré des humeurs de son employeur, un homme riche qu’il décrit comme généreux, très obligeant à son égard et qui l’aimait d’une affection sans bornes. En dépit des bonnes relations qu’il avait avec ce dernier, Abdoulaye Gueye tenait, plus qu’à tout, à entrer au Maroc. Pour se soustraire à la bienveillance de son patron, il prétexta avoir perdu son grand-père et qu’il devait retourner au Sénégal. La ruse fit son effet. L’étape qui l’a le plus marqué, parce que « longue et périlleuse », dont les souvenirs s’agitent encore dans son esprit, est celle entre la Libye et le Niger. A Agadez, il patienta pendant vingt jours pour que le camion qui devait le conduire vers le pays de feu Mouammar Kadhafi fît son plein : deux cents personnes à bord, avec bagages. Il fit escale au Maroc un pays dont il garde des souvenirs. Venant de Libye, il avait épuisé son argent en aidant ses compagnons d’infortune. C’est alors que son papa lui envoya quelques billets de francs.

Tous ces exploits seraient-ils à mettre sur le compte de la bravoure ? Du courage ? Abdoulaye ne le pense pas, car à vingt ans, tout ce qui le faisait vibrer était la douce insouciance : « Je n’avais pas conscience du danger », répond-il. Ce qui est sûr, c’est qu’après plusieurs essais, Abdel réussit enfin à entrer en Espagne. Il a été accueilli par la Croix-Rouge où il a passé près de deux mois. A l’époque, explique-t-il, il fallait dire qu’on était originaire de pays comme le Congo pour être admis. Dans cette partie de l’Afrique centrale, il ne manquait pas de guerres, et ceux qui en venaient étaient vus comme des réfugiés. Là, il fit la rencontre d’un Sénégalais qui le mit en contact avec son frère à Barcelone. Dans cette ville réputée d’Espagne, Abdoulaye Gueye réussit à décrocher un boulot en  deux jours  Il travailla comme journalier dans une usine. Entre-temps, on lui avait envoyé son extrait de naissance et il pu ainsi faire son passeport en Espagne.

Aujourd’hui, le Gandiolais s’est bien acclimaté à Ibiza, Baléares. Il se débrouille pas mal dans la langue de Cervantès, en plus de l’anglais et du français, rencontrés dans son long périple. Abdoulaye travaille comme chauffeur, métier de son rêve.

Son temps est partagé alternativement entre un camion et un bus. Toutefois, à l’heure actuelle, c’est plutôt le camion qui l’emporte, car les touristes (qu’il conduit en bus) se font rares en cette période de rigueur hivernale. Cet emploi lui rapporte 1 500 euros par mois et il en dépense 300 pour sa chambre. Le reste sert à satisfaire la dépense quotidienne pour sa famille restée à Gandiol.

A trente-trois ans, Abdel a acquis une solide expérience. Suffisante en tous les cas pour faire savoir à ses frères du Gandiol en général, de l’Afrique en particulier, que tous les happy-end qu’on dit de l’immigration ne sont pas vrais et qu’une vision trop géniale de l’Europe est malheureusement bien répandue dans la jeunesse de son pays. Aussi, fustige-t-il le fait que les dirigeants africains prêchent sous tous les cieux l’intégration économique et que partout, pourtant, les fils du continent souffrent sur les frontières. Rien ne trouve grâce dans l’opinion de ce fin voyageur, même pas la politique agricole de son pays : le Sénégal. Abdoulaye confie qu’il a beaucoup investi dans l’agriculture et que ça n’a jamais « décollé ». « Nos présidents de la République nous exhortent toujours à cultiver la terre sans jamais nous en donner les moyens. L’avancée de la salinité des sols à Gandiol est criante et aucun emploi n’y existe ». Abdel ajoute que s’il avait la possibilité, il y construirait une usine en employant trois mille à quatre mille jeunes. « J’y ai beaucoup investi, notamment dans le commerce, en vain… », se désole-t-il. Eternel râleur Abdoulaye ! Maty Sow, évoquée plus haut, tient sur lui des témoignages élogieux : « C’est un homme d’une grande générosité, discipliné, respectueux de ses parents, attaché à ses proches, d’un sang-froid à toute épreuve…, paisible ».

Après son deuxième mariage, Abdoulaye Gueye sent sa responsabilité plus accrue dans son village natal : Ouro Guèdj. Il s’y rend régulièrement, issu de parents cultivateurs et commerçants. Son teint clair et sa longue chevelure  ne l’ont pourtant jamais incliné à convoler avec les Espagnoles. Abdoulaye se dit plus proche de ses parents peuls. D’une taille moyenne quand ce n’est très petite, il rêve un jour, de rentrer enfin et de monter des entreprises au Sénégal. Son plus grand regret ? N’avoir pas été à l’école française, car dit-il : « On vit piégé quand on n’est pas instruit ».

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Ousmane Gueye
Journaliste, blogueur, passionné de TIC et de sciences politiques

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